Un abus c’est une vie tourmentée, brisée parfois. Derrière les statistiques, il y a des visages et autant de parcours de vie bouleversés par une agression ou par le déni de l’institution. 

« L’Eglise a tout essayé pour me faire perdre la foi. Elle n’a pas réussi ». Valerio Maj, établi non loin de Fribourg depuis 35 ans, ne s’est jamais vraiment départi du souffle qui l’a conduit à pousser la porte d’un séminaire il y a cinquante ans. Il reste attaché à la figure du Christ, mais ne peut plus se résoudre à écrire ‘église’ avec une majuscule. Pour cause, cette Eglise l’a blessé par la perversion de l’un de ses membres et par son silence, lorsqu’il s’agissait de condamner son agresseur.

Nous sommes dans la région de Bergamo en Italie, au mois de janvier 1970. Valerio a un peu plus de douze ans. Après une année et demie de petit séminaire, il intègre une institution catholique où Don M. enseigne le latin et le chant. Le garçon est discret, effacé, « sans copains ». « Pour ce prêtre, c’était un jeu d’enfant de me prendre sous son aile. Il a rapidement pris la place de mon père, alcoolique et souvent absent. Il était gentil et attentionné. Et puis il représentait Dieu, le Père sur cette terre. Ce n’était pas rien! »

 Valerio Maj voulait devenir prêtre. Il a été abusé par Don M., il y a bientôt 50 ans.

Valerio Maj voulait devenir prêtre. Il a été abusé par Don M., il y a bientôt 50 ans.

 Valerio 
à l’âge de 12 ans  | DR

Les abus ont lieu d’abord dans le bureau du prêtre. « Il introduisait sa langue dans ma bouche, me touchait les organes génitaux et m’obligeait à lui toucher les siens. J’étais désemparé: il y avait une porte vitrée, j’avais honte à l’idée que l’on me voit avec lui. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Pourquoi suis-je tombé là-dedans? Je me sentais fautif ».

L’enfouissement

« Quelques fois, il venait aussi au bord de mon lit, dans le dortoir, et là il mettait sa main sous ma culotte. J’avais une peur noire d’être surpris par les copains qui dormaient à côté de moi. Il est même parfois venu à la maison, chez moi, et nous dormions dans ma chambre, à côté de mes parents », explique Valerio, avant de se taire un instant.

« Parler? C’était hors de question. Qui m’aurait cru? Lui, prêtre. Moi, rien! Et à qui le dire? A mes parents, qui avaient mis ce monstre dans ma chambre? Dans mon village de 800 habitants, où le prêtre était la personne la plus influente, personne ne m’aurait cru ».

Une souffrance multiple

 

Jacques Nuoffer, Gérard Falcioni et Marie-Jo Aeby ont tous trois été abusés par des prêtres en Suisse romande. Ils témoignent de l’envergure de la souffrance subie.

En 2010, ils fondaient l’association SAPEC, groupe de soutien pour les victimes de prêtres pédophiles.

Témoignages, vidéo, 2 mn. 

Valerio choisit donc de cacher cette blessure sous une chape de plomb. Mais le couvercle se fissure. Alcool, burn-out, instabilité émotionnelle, pensées suicidaires: le corps et l’esprit ne se laissent pas malmener impunément. En 2016 sa femme l’interpelle, encore une fois: « Qui es-tu Valerio? Et pourquoi te punis-tu toujours? »

« Après des années de mariage, il m’a fallu trois jours pour puiser la force de tout lui raconter. » Le témoignage lui vaut un ulcère à l’estomac — qu’il continue de soigner. Il suscite surtout la pleine compréhension de son épouse. Un soutien sur lequel Valerio va s’appuyer pour affronter ses vieux démons.

Second abus

L’histoire de Valerio est emblématique. Les ingrédients de cette infâme recette sont toujours un peu les mêmes. Un contexte social où le prêtre est au-dessus de tout soupçon; une vulnérabilité qui est la brèche par laquelle il manipule sa victime; puis une culpabilité ambiguë qu’il s’agit de refouler par tous les moyens. Pendant des années parfois. S’ensuit une vie un peu bancale où l’équilibre psychologique et affectif reste un horizon inaccessible jusqu’à ce que tout explose au moment d’une naissance, d’une crise personnelle ou par la souffrance d’un proche.

Chez Valerio, cette explosion rime avec besoin de reconnaissance. Il veut que l’Eglise admette la gravité des abus commis par ce prêtre. Il va vite déchanter. Le déni de certaines autorités, plus soucieuses de préserver la réputation de l’institution que de faire place à sa souffrance, constituera un « second abus ».

Un silence insupportable

Valerio veut contacter son agresseur. Quelques recherches sur Internet suffisent à retrouver sa trace. Il exerce un ministère sacerdotal dans une paroisse italienne. Valerio lui écrit. Il veut lui parler. Pas de réponse. Il écrit à son supérieur pour solliciter une rencontre. Sans un mot de compassion, ce dernier le renvoie au vicaire général de la congrégation. Valerio et sa femme le rencontrent en mars 2016. Il raconte tout: les abus, la peur d’être découvert, le poids de cette souffrance qui a failli ruiner son couple. Il évoque avec précision et dignité ces actes prescrits aux yeux de la justice civile. Mais non pas de la justice ecclésiale. Valerio attend du vicaire la mise en place d’une procédure canonique qui condamnera enfin son abuseur.

Puis le silence s’installe. « Insupportable ». Dans cette période de désarroi, Valerio et sa femme font la connaissance du groupe SAPEC, qui soutient les victimes d’abus sexuels commis par des prêtres. En particulier de sa vice-présidente, Marie-Jo Aeby. « Le miracle a eu lieu, sourit Valerio. Marie-Jo nous a écoutés avec une vraie compassion et nous a proposés de prendre contact avec l’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod. Enfin un homme d’Eglise qui m’écoute et me croit sur parole! ». L’évêque fait pression sur la commission présidée par le vicaire italien afin de faire avancer l’enquête préliminaire. Le dossier est envoyé à Rome en septembre 2016. Il arrive à la Congrégation pour la doctrine de la foi, chargée d’exercer la justice ecclésiale. L’enjeu: une possible réduction à l’état laïc de Don M.

« Le sentiment d’être moins que rien! »
Marie-Jo Aeby

Témoignage complet, vidéo, 6 mn. 

« C’était le curé, c’était le Bon Dieu »
Gérard Falcioni
Témoignage complet, vidéo, 2 mn. 

Réduit à l’état laïc?

La justice pénale de l’Eglise s’exerce dans les cas d’abus sexuels. Le code de droit canon, qui régit l’Eglise catholique, parle pudiquement d’un « délit contre le sixième commandement du Décalogue » commis par un clerc. Si le délit sexuel « a été commis par violence ou avec menaces ou publiquement, ou bien avec un mineur de moins de seize ans, [l’auteur] sera puni de justes peines, y compris, si le cas l’exige, le renvoi de l’état clérical ». (Can. 1395)

« La peine canonique de renvoi de l’état clérical est la plus grave qu’on puisse infliger à un clerc, affirme Astrid Kaptijn, professeur de droit canon à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. On ne peut pas lui retirer son ordination. On peut par contre lui interdire d’exercer son ministère. Une personne sous le coup d’une réduction à l’état laïc n’aura donc plus le droit de poser des actes pour lesquels il était compétent ». Pour un prêtre: célébrer les sacrements, notamment. On lui retire donc le droit d’exercer son ministère. « Il faut comprendre que le droit pénal de l’Eglise ne se substitue pas à la justice civile, précise la canoniste. Ses peines sont avant tout d’ordre spirituel ». Pour un croyant, clerc ou laïc, elles peuvent avoir un impact considérable puisque l’accès aux sacrements — moyens de salut — peut lui être interdit.

« Sous la pression des affaires de pédophilie qui ont défrayé la chronique dès le début des années 2000, le cadre légal s’est passablement précisé », explique Astrid Kaptijn. En 2010, durant le pontificat de Benoît XVI, la prescription a été relevée à 20 ans et débute non pas au moment du délit, mais lorsque la victime a atteint ses 18 ans. La procédure a elle aussi évolué. La compétence de juger ces délits n’appartient plus aux diocèses, mais au Vatican. L’évêque du lieu est chargé de l’enquête préliminaire. Lorsqu’il constate une « vraisemblance de vérité » dans les accusations, il doit transmettre le dossier à la Congrégation pour la doctrine de la foi qui se chargera de l’enquête et du jugement.

Le dossier arrive à Rome en septembre 2016. La procédure va durer un an. Rien ne filtre. Valerio doit se contenter du silence de l’institution. C’en est trop. En août 2017, il écrit un courriel au vicaire. « Ma patience est à bout. Faute de nouvelles d’ici fin septembre, je remettrai toute mon histoire à la presse ». Réponse immédiate du vicaire qui, entre-temps, a reçu le jugement de la Congrégation romaine. Il l’invite en Italie. « Don M. a eu des restrictions dans son ministère. Il lui est interdit de célébrer certains sacrements et de rencontrer des jeunes tout seul », annonce-t-il à Valerio.

Une « victoire » en demi-teinte. « Je n’ai toujours pas reçu de réponse écrite de Rome. Tout a été fait oralement, comme pour ne pas laisser de traces », regrette Valerio. La peine consiste donc en une limitation dans l’exercice de son ministère sacerdotal et non pas en une réduction à l’état laïc. « On peut entrer en matière pour une indemnisation, lui précise le vicaire général. Mais pour cela, tu dois prendre un avocat ». Valerio reste pantois. Aucune lettre d’excuse, aucune reconnaissance officielle écrite. Juste une injonction: promettre de ne pas agresser le prêtre condamné. « C’est quand même le monde à l’envers, soupire cet homme pondéré. Je me fais agresser à 13 ans et maintenant, c’est moi qui pourrais être potentiellement violent. »

Au-delà de son parcours personnel, Valerio dénonce l’omerta de l’Eglise italienne. « Quand on parle d’abus commis par des prêtres en Italie, on a l’impression que les gens ‘tombent de Mars’. Ce qui est moins le cas en Suisse », explique-t-il. Tout n’est pas parfait de ce côté-ci des Alpes, mais la reconnaissance du problème a pris de l’ampleur. Ces dernières années, elle s’est traduite par une volonté de transparence chez certains évêques. Mais aussi par des actes de « pénitence » épiscopale publics.


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Une sorte d’inceste 

« L’abus commis par un prêtre rejoint l’inceste, analyse Philip Jaffé, psychologue et professeur à l’Université de Genève. Au traumatisme que constitue le fait d’être violé, s’ajoute un élément de trahison. L’abus se déroule au pied de la croix, par une personne de confiance. Un peu comme un père. »

Le prêtre belge Gabriel Ringlet a recueilli les témoignages de nombreuses victimes. Pour la plupart, la dimension spirituelle rendait l’abus « encore plus violent ».

Analyse, vidéo, 1 mn. .