La pérennité des réformes entreprises depuis quelques années en Suisse implique un changement de mentalité. Le drame des abus sexuels pourrait ainsi devenir un temps opportun pour l’Eglise: celui de la conversion de certaines pratiques. 

« Le cas est emblématique, s’insurge Giorgio Prestele. Il y a quelques mois, le responsable de la pastorale jeunesse du canton de Zurich a contacté notre groupe d’experts. Il sollicitait notre aide pour organiser une journée de prévention. Dans les activités pastorales, les problèmes ne concernent pas uniquement la relation entre jeunes et animateurs. Parmi les jeunes entre eux aussi, il y a des situations difficiles à gérer. Des sextape, notamment, qui circulent d’un téléphone à l’autre », explique le président du groupe d’experts ‘Abus sexuels dans le contexte ecclésial’.

« Nous avons donc trouvé des conférenciers, réservé une salle, transmis des invitations à toutes les personnes engagées en pastorale dans le canton de Zurich. A quelques jours de l’événement, nous avons été contraints d’annuler, faute d’inscrits. Mais d’où vient ce manque d’intérêt sur ces questions dans l’Eglise? », se demande Giorgio Prestele. Il peine à comprendre. « Peut-être les agents pastoraux sont-ils fatigués d’entendre ‘toujours’ le même thème' », explique-t-il en traçant les guillemets de l’adverbe.

L’homme prêche pour une prise de conscience renouvelée, lucide et entière. Mais elle ne suffit pas. Il faut aller encore plus loin et s’interroger sur la pratique du célibat, selon Gabriel Ringlet, longtemps professeur à l’Université de Louvain-la-Neuve. « Il peut avoir du sens. La preuve, j’ai connu des gens en dehors de l’Eglise qui ont fait ce choix. Des professeurs ou des personnes engagées à Médecins Sans Frontières, notamment. Mais leur choix a toujours été le fruit d’un long cheminement. S’il veut être bien vécu, le célibat ne doit pas être imposé. On devrait pouvoir choisir librement, cela me paraît aller de soi. »

Prêtre: quel équilibre affectif?

 

« Je me suis juré que jamais les femmes ne seraient à distance. Que je n’aurais jamais une relation anormale avec elles ». Gabriel Ringlet, prêtre belge.

Témoignage, vidéo, 3 mn.

Le prêtre n’est pas une sorte de surhomme au-dessus de la mêlée. Ce genre de posture peut conduire à toutes sorte de dérives, selon le prêtre belge. « Je voudrais que demain, tout prêtre ait d’abord un autre métier, qu’il soit intellectuel ou manuel ». L’enjeu? « Avoir suffisamment de profane en soi », répond-il. « Je suis admiratif devant ces abbayes qui parfois exigent de certains candidats une immersion préalable dans l’apprentissage d’une activité professionnelle. Pour cela, il faut avoir le courage de ne pas jouer le nombre: ils seront peu à se présenter dans ces conditions-là. Mais ce n’est pas grave ».

La grande question de certains séminaristes: ‘Va-t-on m’ordonner?’

La question de la formation des futurs prêtres et religieux est donc cruciale. Retour en Suisse romande. Ici, les candidats au sacerdoce pour les diocèses de Sion et de Lausanne, Genève et Fribourg, se forment à la Maison des Séminaires de Givisiez, non loin de Fribourg et de sa Faculté de théologie. Après des années difficiles, la maison affiche complet. Cette situation réjouit bon nombre de catholiques affectés par l’érosion constante du clergé. Elle suscite également l’attention particulière du groupe SAPEC. Il en va de la « prévention primaire des abus sexuels » qui devrait « commencer par la sélection des candidats à la prêtrise ».

Dans un rapport publié en décembre 2017, l’association affirme sa « préoccupation ». En se basant sur les constats de professionnels chargés de veiller à la sélection et à l’instruction des séminaristes, l’association affirme qu’une « résistance face à la formation psychologique (…) et un déni des problèmes affectifs se sont installés, allant jusqu’à une forte hostilité à tout travail sur soi sur le plan psychologique ».

Qu’en disent les principaux intéressés? « Nous tenons à répondre en toute objectivité aux griefs de ce document », affirme l’abbé Nicolas Glasson, directeur du séminaire pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, avant de détailler le concret de la formation psychologique destinée aux futurs prêtres. « Chaque année, nous organisons une ‘session affectivité’ qui voit différents intervenants prendre la parole. En première année, les candidats au sacerdoce suivent un cours de 32 heures de psychologie. Ce cours n’est pas seulement théorique, précise le supérieur du séminaire. La psychologue essaie de saisir à quel point ses auditeurs se sentent concernés par ce qu’elle dit. Lié à ce cours, ajoute-t-il, un bilan de personnalité obligatoire est organisé en première année ».

Faible maturité affective

C’est là que le bât blesse, selon Isabelle Maeder, psychologue-psychothérapeute consultante au Séminaire de 2004 à 2016. « En temps normal, une personne sollicite une thérapie en toute liberté. Au séminaire, cet accompagnement est imposé. Le contexte crée donc un climat de contenance et d’hésitation. A cela s’ajoute l’habitude de se confier plutôt à un père spirituel qu’à une psy, ce qui rend la démarche plus complexe ».

« Dans ce que j’ai pu observer, poursuit Isabelle Maeder, il y avait des candidats au sacerdoce avec une faible maturité affective et psychosociale. Ce n’est pas grave en soi: nous avons tous nos failles et nos faiblesses. Cela devient problématique lorsque la personne n’ose pas s’y confronter. »

La Maison des séminaire à Givisiez (FR) regroupe
le séminaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg
et le séminaire de Sion. 
Elle est le prinicpal lieu de formation des futurs prêtres diocésains
en Suisse romande. 

Le Père Joël Pralong, directeur du séminaire de Sion comprend certaines réticences. « Si on fait venir des jeunes ici en leur disant: ‘attention, une psy va mettre le projecteur sur vos névroses’, ils vont certainement se fermer. La dimension psychologique de la formation est nécessaire, selon lui. Mais elle s’inscrit dans une vie fraternelle qui laisse deviner les talents et les failles de chaque candidat ». « Un élément échappe peut-être aux personnes qui méconnaissent le séminaire, enchaîne Nicolas Glasson. Nous vivons avec les séminaristes. Nous les voyons cinq fois par jour à la chapelle. Nous mangeons ensemble, nous avons des activités en commun. Il est bien clair que lorsque des problèmes humains, relationnels et affectifs apparaissent, nous les voyons. Si quelqu’un est incapable de s’ouvrir aux autres, d’entrer en relation, on le remarque. Il ne suffit pas d’être pieux à la chapelle pour devenir prêtre. Il faut encore que cette relation à Dieu s’incarne positivement dans le quotidien. »

Un homme plutôt qu’un saint

Jean-Blaise Fellay a été père spirituel au séminaire de 1996 à 2016. Il tient à souligner la capacité de certains candidats à passer entre les mailles du filet. « Pour certains séminaristes, la grande question reste: ‘Va-t-on m’ordonner?’ Du coup, je m’adapte, je baisse les oreilles pendant quelques années et ça peut marcher. Et un jour, en paroisse, tous mes problèmes me rattrapent et éclatent, faute de les avoir pris au sérieux durant ma formation. Et dès lors, que faire de ma sexualité? de ma masturbation? Ou, malheureusement parfois, de mon attrait pour les petites filles ou les petits garçons? De tous ces aspects dont je détourne les yeux tant que je n’accepte pas ma condition d’humain sexué? C’est le grand danger du spiritualisme, poursuit le jésuite: le rejet du corps, de la chair, de la sexualité, de toutes ces choses ‘dégoûtantes’ dont un ‘pur esprit’ se détourne. »

« Quand un candidat se présente, je préfère avoir un homme en face de moi plutôt qu’un saint », explique en ce sens Joël Pralong. Ce qui intéresse le directeur valaisan, « ce n’est pas d’abord la relation à Dieu d’un jeune, mais ses ‘tripes’, ce qu’il a au fond de son humanité. C’est cela qui va conditionner sa relation à Dieu. Le regard ‘psy’ est donc fondamental. Mais qu’est-ce qu’il signifie? » Pour le prêtre valaisan, il s’agit de « la capacité à saisir ce qui se passe dans l’autre. Pas besoin d’être psychologue pour cela. »

Le constat posé, « il faut encore qu’apparaisse une véritable capacité de transformation par l’ouverture à Dieu et à l’autre, ajoute Jean-Blaise Fellay. C’est là le véritable défi d’une formation sacerdotale capable de répondre aux inquiétudes du SAPEC. »

Ne pas « divorcer du monde »

Reste le problème de l’examen psychologique obligatoire. Sa réussite implique la liberté de s’y soumettre. Quelles solutions? Isabelle Maeder plaide pour une année de stage en institution sociale obligatoire avant l’année de discernement. « Cela permettrait d’observer le candidat, de voir comment il se comporte lorsqu’il s’agit de travailler avec d’autres personnes, dont des femmes, de se confronter à l’autorité ou au laxisme environnant. » Une alternative intéressante pour estimer son équilibre affectif, selon la psychologue qui verrait également d’un bon œil une formation duale à l’université. « Un cursus en psychologie en parallèle d’un master en théologie. »

La réflexion est ouverte. Au-delà du contexte précis de la formation du clergé de demain, la proposition rejoint un enjeu ecclésiologique plus fondamental, cher à Gabriel Ringlet: la capacité, pour l’Eglise, de ne pas « divorcer » du monde dans lequel elle évolue. Le prêtre belge appelle à davantage de liens. « Si l’Eglise ne cherche pas avec le monde un ‘accord commun de sens’, elle ne se parlera plus qu’à elle-même. »

En ce sens, « les abus sexuels et la pédophilie dans l’Eglise interrogent fondamentalement une institution qui se trouve aujourd’hui ‘à la croisée des chemins’. Dans toutes ces affaires qui nous ont bouleversés, il est indispensable que l’Église renoue avec la société civile », selon Gabriel Ringlet. Il en va de la possibilité même d’exercer ce « magnifique métier » de prêtre, qu’il résume en quelques mots, empruntés au poète Rilke: « avec de l’ici, faire de l’au-delà ».

Mon Père, je vous pardonne

De nombreuses victimes de prêtres prennent leur distance avec l’Eglise. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles se coupent de toute spiritualité. « Je vois Dieu partout, confie Marie-Jo Aeby, dans les personnes que je rencontre, dans la nature et même dans les yeux de mon chien ». Gérard Falcioni, pour sa part, est un fervent lecteur des écrits antiques du moine Jean Cassien et s’approprie sereinement l’affirmation de Marguerite Yourcenar: « Aucune parole du Christ me dérange ». 

Mais parmi les victimes, il en est une qui a souhaité demeurer au coeur de l’Eglise sans rien édulcorer des abus subis. En février 2017, Daniel Pittet publiait « Mon Père, je vous pardonne »: l’histoire des abus commis dans les années soixante par Joël Allaz, alors capucin à Fribourg. Et l’histoire de son relèvement, qui passe par le choix de s’engager en Eglise et de pardonner à son bourreau.

« Au fond je ne voudrais pas revenir en arrière, parce que je me suis construit là-dessus, expliquait Daniel Pittet à cath.ch. Qui serais-je aujourd’hui si je n’avais pas vécu cela? Je suis sûr que je ne serais pas meilleur. J’ai énormément souffert, mais cela m’a appris l’humilité. J’ai toujours gardé le même enthousiasme que j’avais enfant. Je suis content de ce que je suis, j’ai fondé une famille. Je n’aurais pas pu mieux tourner même si je suis psychiquement et physiquement assez démoli. Je reste un homme fragile, mais je sais que ce que je dis est vrai. Je sais aussi que cela va bouleverser certaines personnes et des gens d’Eglise. Mais il faut faire le ménage. »

Un mémorial pour les victimes?

 

« Il faudrait pouvoir manifester que les victimes apportent quelque chose à l’Eglise. » Mgr Morerod s’interroge.

Réflexion, vidéo, 1 mn

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