Dans l’Eglise en Suisse, le déni recule et la prévention des abus sexuels prend de l’ampleur. La mobilisation des victimes a été déterminante. Elle a permis la naissance d’une entité indépendante et neutre d’écoute et d’indemnisation, la CECAR.

« Si je regarde mon parcours de vie, je suis plutôt persévérant. J’ai mis sept ans à écrire ma thèse. Et sept ans pour voir l’émergence de la CECAR ». En Suisse romande, Jacques Nuoffer est un des protagonistes du changement. Une persévérance nécessaire, lorsqu’il s’est attelé à faire la lumière sur « son cas », celui d’un garçon abusé par un religieux dans le Fribourg des années 1960.

En 2008, il entreprend des démarches pour accéder à son dossier. Impossible — il apprendra quelques années plus tard qu’il traînait sous un escalier de l’évêché. Impossible également de solliciter la reconnaissance du supérieur de la communauté incriminée. Impossible d’obtenir une réparation financière. Impossible, en somme, de faire son deuil. « Il fallait que quelque chose change! »

Une bombe

Pendant des années, il n’y avait pas d’abus dans l’Eglise, disait-on. Puis, quand les premiers scandales retentissent aux Etats-Unis, pas d’abus en Suisse, précisait-on. En 1995, une « bombe » éclate en Autriche. L’archevêque de Vienne, le cardinal Hans Hermann Groër, est accusé d’abus sexuels par deux de ses anciens élèves. Il démissionnera de ses fonctions sans que sa culpabilité soit publiquement établie. En 2002, 80 prêtres du diocèse de Boston aux Etats-Unis sont accusés de pédophilie. Ces affaires agissent comme autant de révélateurs dans l’opinion publique, mais aussi dans l’Eglise.

Cette même année en Suisse, alors que les victimes commencent à témoigner publiquement, la Conférence des évêques annonce la création d’une commission d’experts « Abus sexuels dans le contexte ecclésial ». Composée de onze membres de différents horizons — médecins, psychologues, juristes, enseignants, religieux — elle est chargée de conseiller les évêques sur les différents aspects du problème et de leur indiquer les mesures à prendre.

 Jacques Nuoffer, président du groupe de soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse, SAPEC.

Jacques Nuoffer, président du groupe de soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse, SAPEC.

Un lobby dans l’Eglise?

« Nous cherchons à convaincre les évêques suisses de tout mettre en oeuvre pour lutter efficacement contre les abus sexuels dans l’Eglise. Beaucoup de choses ont été faites depuis l’institution de cette commission, mais il faut que ça continue », explique Giorgio Prestele, président de la commission d’experts « Abus sexuels dans le contexte ecclésial ». Une sorte de lobby, donc? « Si l’on veut, oui ». Les domaines d’investissement sont nombreux: sensibiliser les évêques, harmoniser les pratiques, communiquer, sans oublier l’aspect de la prévention.

« L’Eglise cherche encore à se justifier, à cacher certaines choses, poursuit Mgr Joseph Bonnemain, secrétaire de la commission. Nous n’avons pas l’intention de cacher quoi que ce soit. Et cela passe aussi par la publication annuelle des statistiques sur les abus sexuels. La tâche est immense et les forces peu nombreuses. D’autant que le groupe s’astreint à ce travail de manière bénévole.

Ne faudrait-il pas plus de moyens? Giorgio Prestele est sceptique. « Si nous étions payés par les évêques, nous n’aurions peut-être pas la même liberté. Je suis retraité, j’effectue la plupart de mon boulot chez moi sans avoir peur de perdre mon job en froissant quelqu’un. Il ne faut pas avoir peur de mâcher ses mots pour effectuer ce travail ».

A droite: Giorgio Prestele,
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résident de la Commission d’experts
« Abus sexuels dans le contexte ecclésial »

A peine instituée, cette commission retrousse ses manches et publie, fin 2002, ses premières « Directives à l’attention des diocèses ». Un document de 37 pages dans lequel il est question aussi bien de la prévention que des mesures à prendre dans les diocèses en cas d’abus sexuels commis par une personne engagée en pastorale. Le document oblige les séminaristes et futurs religieux à présenter un extrait de leur casier judiciaire et, « en cas de facteurs à charge », de passer un examen psychologique.

Tout n’est pas réglé pour autant. Les réponses adéquates se façonnent progressivement. 

Des prières et de la ‘gnole’

 

Gérard Flacioni, victime d’un prêtre valaisan, a rencontré Mgr Genoud, ancien évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, dans l’espoir d’un engagement concret de l’Eglise à ses côtés. Une occasion manquée.

Témoignage, vidéo, 1 nm.

Fin 2007, de nouvelles révélations éclatent. Elles concernent le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Son évêque Mgr Bernard Genoud, cet homme affable et jusque-là apprécié des médias, est pointé du doigt. On lui reproche de longues semaines de silence avant de demander publiquement pardon et d’annoncer l’instauration d’une commission diocésaine chargée d’enregistrer toutes les plaintes. La réaction paraît tardive et insuffisante. L’évêque semble dépassé.

D’autant que la commission mise en place par l’évêque, SOS Prévention, ne convainc guère. « J’ai été sidéré par la première question de la présidente, se souvient Jacques Nuoffer, reçu en 2009. Elle évoquait ma solitude au moment où le pervers a commencé à me tourner autour. Comme entrée en matière, on peut faire mieux. »

L’audition débouchera sur un dossier de 17 pages et l’intention de le transmettre au supérieur de l’ordre religieux concerné. « J’ai refusé, choqué de constater qu’après les prêtres, ce sont les dossiers qu’on déplace! J’ai finalement transmis moi-même ce dossier, en demandant à la congrégation le dernier geste réparateur: une reconnaissance publique de sa responsabilité institutionnelle et une indemnisation financière ».

Actions coups de poing?

Insatisfaites des mesures mises en place, les victimes se mobilisent. Nous sommes à la veille de Noël 2010. Gérard Falcioni rejoint Jacques Nuoffer et Marie-Jo Aeby. Le groupe SAPEC est né. Son engagement auprès des personnes abusées en Eglise se résume en trois mots: reconnaissance, réparation et prévention. L’association connaît des hauts et des bas. A l’interne, Gérard Falcioni plaide pour des actions coups de poings. Donner des noms, par exemple. « Je connaissais des prêtres abuseurs par le témoignage des victimes qui se confiaient à moi. J’avais également d’autres sources. Des curés me contactaient pour dénoncer leurs confrères. Je voulais plus d’agressivité. Mais le groupe travaillait dans un autre esprit. Je l’ai respecté et j’ai démissionné ».

L’association se heurte au silence poli de certains ecclésiastiques en Suisse romande et à Rome. Mais l’Eglise n’est pas muette pour autant. En mars 2010, les évêques prennent à nouveau la parole en public. Ils reconnaissent avoir sous-estimé l’ampleur du problème. Ils appellent à une transparence sur le passé et publient dans la foulée une recension des cas d’abus sexuels connus depuis 1950. 104 victimes et 72 auteurs. La Conférence des évêques encourage les victimes à porter plainte et à se faire connaître auprès des centres de consultation diocésains.

« Nous nous sommes sentis écoutés »

Or, c’est précisément là que se situe le problème pour certaines victimes: elles ne veulent plus avoir affaire à l’Eglise et à ses entités diocésaines, si « indépendantes » soient elles. Parmi les revendications du groupe SAPEC: la création d’une commission neutre et indépendante d’écoute, de conciliation, d’arbitrage et de réparation en matière d’abus sexuels. Un vœu pieux jusqu’au printemps 2012.

En décembre 2011, Charles Morerod est ordonné évêque. Il succède à Mgr Genoud à la tête du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. « Sans lui, nous n’en serions pas là, confie Jacques Nuoffer. D’un groupe restreint, nous sommes passés à une association d’envergure, capable de faire bouger les choses ». La première rencontre a lieu en avril 2012.

« Nous nous sommes sentis écoutés, se souvient Jacques Nuoffer, marqué par une anecdote. A midi, Mgr Morerod nous a invité à partager son repas. Dans le climat de confiance qui s’est installé ce jour-là, une ancienne victime a sorti de sa serviette une vieille photo. Le prêtre qui avait abusé d’elle l’avait emmenée à Rome où tous deux avaient rencontré le pape. Sur la photo, il y avait donc la petite victime, son bourreau et… le pape. Une larme a perlé derrière les lunettes de Mgr Morerod ».

L’importance de la rencontre

 

« Avant de rencontrer les victimes, je n’avais pas compris ». Mgr Charles Morerod.

Témoignage, vidéo, 1 mn. 

L’évêque est convaincu de l’utilité d’un organisme totalement indépendant de l’Eglise, en plus des centres diocésains déjà établis. Cette entité existe en Belgique où les parlementaires eux-mêmes ont enjoint l’Eglise à mettre en place une commission d’indemnisation indépendante. Convaincus par ce modèle, le groupe SAPEC et Mgr Morerod transmettent une lettre aux parlementaires fédéraux pour solliciter leur entremise dans la création d’une entité similaire, adaptée au contexte national. 

Une première rencontre a lieu au Palais fédéral le 8 mai 2014. Puis une deuxième le 9 décembre 2014, grâce à Josiane Aubert (PS/VD). Un groupe de travail est créé, composé de trois parlementaires, trois ecclésiastiques, trois membres du Groupe SAPEC et de Luzius Mader, directeur adjoint de l’Office Fédéral de la Justice. A sa tête, la conseillère nationale socialiste vaudoise, Rebecca Ruiz.

Le 18 juin 2015, les travaux de la Commission tripartite débouchent sur « L’accord entre le Groupe SAPEC et des institutions catholiques relatif à la création d’une commission d’écoute, de conciliation, d’arbitrage et de réparation ». La CECAR est née. 

 L’accord tripartite signé le 6 février 2016 

Rebecca Ruiz: « il fallait agir rapidement »

« Les travaux ont duré 18 mois, se souvient Rebecca Ruiz. Il y avait beaucoup d’émotion de part et d’autre, beaucoup d’attentes et quelques divergences de points de vue. Du côté des victimes, il a fallu se départir d’un modèle préétabli, calqué sur ce qui se fait en Belgique. Impossible à mettre en place en Suisse. Du côté des évêques, il y avait une difficulté à comprendre que, pour certaines victimes, il était impossible d’entreprendre des démarches auprès des commissions diocésaines ».

« Chaque parti a accepté de renoncer à certains prérequis à mesure que l’accord se façonnait. Nous avons rapidement fait appel à Luzius Mader, haut cadre de l’Office fédéral de la Justice. Il nous a fourni des pistes très concrètes puisqu’il travaillait en parallèle sur l’indemnisation des victimes de mesures de coercition. Nous voulions formaliser quelque chose de moins lourd qu’un changement légal. Il fallait agir rapidement car certaines victimes étaient déjà âgées ».

Un accord qui aurait été impossible sans l’intermédiaire des parlementaires? « Nous avons offert nos compétences et notre neutralité à la réflexion, répond Rebecca Ruiz. Mais aussi une certaine distance émotionnelle, qui se sont avérés utiles ».

Rebecca Ruiz
© Keystone / Anthony Anex

En fonction depuis janvier 2017, la CECAR se distingue par une vraie volonté d’indépendance. Issue d’un accord qui dépasse le cadre ecclésial, elle peut, après un « contrôle de plausibilité », accéder à un fonds de plusieurs centaines de milliers de francs constitué par l’Eglise pour indemniser les victimes. Son indépendance fait encore l’objet de quelques discussions, puisque la possibilité octroyée à la CECAR de puiser directement dans ce fonds n’est pas effective. Elle scellerait sa véritable indépendance, selon certains.

Son envergure est elle aussi à clarifier. Est-ce une entité nationale? Pour l’heure, elle est surtout romande. « C’est une commission francophone, reconnaît Mgr Charles Morerod. Elle n’a pas pour vocation d’être uniquement francophone, mais de facto elle l’est. » Contactés, Sylvie Perrinjaquet et Pascal Corminboeuf, respectivement présidente et vice-président du Conseil de la CECAR, ne souhaitent pas s’exprimer avant la publication du premier rapport annuel, annoncé au printemps 2018.

Ces petits soucis de jeunesse n’ont pas pour autant empêché la commission de s’atteler à sa tâche. En 2017, elle a sollicité une indemnisation pour huit victimes.


Constitution du fonds

Les indemnisations prennent la forme d’un versement forfaitaire d’un montant de 10’000 francs. Les demandes proviennent soit des commissions diocésaines soit de la CECAR. Dans des cas particulièrement graves, l’indemnisation forfaitaire peut atteindre un montant de 20’000 francs. Dans les faits, en 2017, 24 victimes ont reçu une indemnisation allant de 5 à 10’000 francs et 13 une indemnisation allant de 10 à 20’000 francs. Ce fonds est financé principalement par les diocèses Suisse, mais aussi par la Conférence centrale catholique romaine — entité nationale qui assure le cofinancement d’activités importantes pour l’Eglise — et les communautés religieuses.

Le rôle de l’argent

L’indemnisation financière reste un élément complexe. Pour Rebecca Ruiz, la somme versée par l’Eglise aux victimes constitue une étape dans un processus de réparation. « Ces indemnisations seront toujours symboliques, explique-t-elle. Même si elles s’élevaient à des centaines de milliers de francs, elles ne pourraient jamais réparer le mal subi. D’ailleurs certaines victimes ne souhaitent pas de cet argent ». Pour Jacques Nuoffer, ces indemnisations sont une affirmation de la responsabilité morale de l’Eglise dans les affaires d’abus sexuels, « peu importe l’épaisseur du paquet. Les demandes de pardon et les prières, personnellement, ne me touchent pas, explique-t-il. La prière, c’est aussi la tricherie dans laquelle mon agresseur m’a enfermé ».


Parmi les personnes auditionnées par la CECAR, il en est une pour qui l’exercice s’est révélé particulièrement émouvant: Jacques Nuoffer. « Tout s’est bien passé, confie-t-il. Personnellement, j’aurais souhaité une conciliation avec le responsable de la congrégation à laquelle appartenait le prêtre qui m’a abusé. Mais les conciliateurs ont préféré me parler, me poser des questions sur mon parcours. J’ai été assez ému au moment d’évoquer tel ou tel aspect de ma vie, explique-t-il. J’ai été bien reçu et j’ai confiance en eux. »

En l’espace d’une dizaine d’années, les choses ont passablement évolué en Suisse. Elle doivent encore être harmonisées. Le groupe SAPEC le reconnaît, son principal objectif était l’instauration de cette entité. Mais le combat n’est pas terminé pour autant. Son horizon s’étend désormais à l’échelle internationale. « Ce qui a été fait en Suisse peut inspirer d’autres pays, explique Jacques Nuoffer. A commencer par la France ». « Sans oublier la prévention, ajoute Marie-Jo Aeby. Notamment dans les centres où se forment les prêtres et les assistants pastoraux de demain. »


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